Entretien 6

Entretien avec un délégué syndical Sud-Solidaires BTP

Je suis entré dans cette société en 2003 comme façadier, après plusieurs « petits boulots ». Il s’agit d’une petite entreprise dijonnaise de BTP de 130 salariés. A partir de 2009, j’ai commencé à militer dans le syndicat majoritaire, mais j’ai vite été déçu : je ne les trouvais pas assez revendicatifs. En particulier, ils acceptaient un système de géolocalisation qui était utilisé pour pister le personnel et qui avait conduit à plusieurs licenciements. J’ai donc décidé, en 2011, de monter une section d’un nouveau syndicat, avec un copain. Nous avions quelques sympathisants, mais aucun autre n’a voulu se lancer dans l’aventure avec nous.

Les premières élections ont été compliquées pour nous. A la différence des deux autres syndicats, nous ne disposions pas des adresses où travaillaient les salariés. Nous ne pouvions donc pas nous faire connaître et démentir l’image que les autres faisaient de nous, celle de syndicalistes têtes brûlées qui voulaient couler la boîte. Notre seul moyen de communication était notre site internet.
Nous avons obtenu un petit score, mais nous avons contesté les élections, qui étaient entachées d’irrégularité et l’entreprise a dû organiser un nouveau scrutin. Là, les résultats ont été complètement différents. Nous sommes arrivés premiers aux élections du Comité d’entreprise et deuxième organisation en DP : je cumulais donc les mandats de DP, représentant en CE, Délégué syndical. Cet écart de voix lors du deuxième scrutin s’explique par le fait que les salariés se sont rendus compte que « certains avaient osé voter pour nous, c’était donc possible ».

Nous avons immédiatement posé nos revendications, en particulier :
1. L’arrêt de la géolocalisation
2. Un contrôle de la participation des salariés au bénéfice de l’entreprise
3. Un financement complet du CE par l’entreprise, alors que jusque là, les activités sociales étaient financées sur le budget de fonctionnement du CE.

Nous nous sommes donné les moyens de gagner, notamment en nous appuyant sur un conseil juridique financé par le CE, qui nous a incité à prendre un commissaire aux comptes … et nous avons gagné !
1. Nous avons fait cesser la géolocalisation, l’entreprise se retrouvant dans l’obligation de résilier le contrat avec le sous-traitant, soit une perte financière de 27 000€
2. Nous avons récupéré 37 000€ de participation pour les salariés
3. Nous avons obtenu 24 000€ de financement supplémentaire du CE.

A partir de ce moment, la Direction a pris peur et la machine à broyer s’est mise en route.
De plus, des salariés ont protesté contre les autres syndicats, leur reprochant de ne pas avoir posé ces revendications plus tôt. Cela a contribué à les braquer contre nous, la Direction poussant également dans ce sens.

Le copain qui avait monté la section avec moi n’a pas tenu le choc face à cette pression et a abandonné.

J’ai fait l’objet de 5 plaintes, pas moins, pour agression et diffamation. Toutes ont abouti à des non-lieux.

Tout d’abord, la Directrice des Ressources Humaines m’a accusé de l’avoir agressé dans son bureau, ce qui était totalement faux. J’ai fait l’erreur de la voir en tête à tête, sans témoin : c’était sa parole contre la mienne.

Cela m’a valu une mise à pied immédiate. J’ai craqué : c’était pour moi insupportable de me faire traiter d’agresseur. Le lundi suivant, j’ai planté ma tente devant l’entreprise, en protestation, tente qui s’est transformé en camping-car, dans lequel je suis resté pendant 34 jours. Cela ne les a pas fait céder.

Suite à cette plainte, des salariés se sont portés partie civile, faisant des attestations pour me décrire comme quelqu’un d’agressif. Mais le jour de l’audience, l’un d’eux a reconnu qu’il y avait été « fortement incité » par la Direction.
J’ai eu des preuves que ceux qui avaient témoigné avaient eu des avances sur salaire, quand ce n’était pas des promotions. Mais ces preuves ne pouvaient être utilisées devant les tribunaux sans mettre en danger des collègues,
Heureusement pour moi, un salarié a eu le courage de venir faire une déposition à l’Hôtel de Police, pour raconter que la Direction lui avait demandé de faire un faux témoignage. Ce n’était pas une démarche anodine de sa part, et il me dit vivre depuis avec la peur au ventre que la Direction ne l’apprenne.
Ce témoignage a largement contribué à faire tomber la plainte de la DRH pour harcèlement.

Elle a aussi déposé plainte car je l’avais traitée de menteuse dans un tract mis sur notre site internet. Or j’ai pu prouver qu’elle avait annoncé en CE, dont les débats font l’objet de compte-rendu, qu’elle avait retrouvé du travail à un salarié licencié, ce qui était faux.
Les quatre autres plaintes provenaient d’autres syndicalistes qui m’accusaient de diffamation, car nous les avions traités de « vendus ». Or l’un d’eux, par exemple, se chargeait de « suivre » les salariés grâce à la géolocalisation, ce qui avait entraîné des licenciements et constituait un détournement de finalité de cet usage, puni par la loi.
La Direction a donc utilisé les autres syndicats pour nous détruire. J’ai été condamné en première instance à 1800 € par salarié, soit 9000 € (soit 5 mois et demie de salaire puisque je gagnais 1600€ mensuels). Mais j’ai gagné en appel.

J’ai donc été totalement blanchi par la Justice, mais ces expériences m’ont très profondément meurtri. L’inspecteur du Travail m’a d’ailleurs conseillé de quitter l’entreprise, me disant qu’ils allaient me rendre la vie impossible. J’ai craqué, je me suis dit qu’ils allaient continuer à m’accuser de tout et n’importe quoi. J’ai finalement négocié une rupture conventionnelle, avec une indemnité de 12 000€. 12 000€ pour perdre mon travail après 9 années dans l’entreprise, sans avoir commis d’autre faute que d’avoir trop bien exercé mon travail de syndicaliste !

Cela va faire un an aujourd’hui. Je suis fier de m’être battu pour une cause juste et je ne regrette rien. Mais quel prix à payer ! J’ai perdu mon travail, et ma famille car cette histoire m’a totalement absorbé. Ma conseillère de Pôle Emploi est très pessimiste sur mes chances de retrouver un emploi : elle m’a conseillé de quitter le département « et encore, je ne suis pas sûre que cela suffise ». Elle m’a aussi suggéré de me faire oublier pendant 1 an. J’ai « aggravé mon cas » en interpelant François Hollande los d’une visite à Dijon. Je lui avais demandé « où étaient les promesses », ces images ont tourné en boucle sur internet.
Aujourd’hui, je suis au chômage, puis ce sera le RSA ? Je vais probablement devoir quitter ma région, et ce n’est même pas sûr que cela suffise. J’ai l’impression d’être traité comme un délinquant, qui doit payer pour sa faute. Mais quelle faute ?

La Directrice RH, et plus généralement la Direction, qui se sont rendues coupables de faux témoignage et de subornation de témoins, n’ont pas été inquiétées. Le syndicalisme a une fonction essentielle. Mais dans l’état actuel du droit, il faut vraiment se poser la question : jusqu’où peut-on aller ? Aujourd’hui, je me dis que si je retrouve un travail, je me syndiquerai sûrement, mais sans que cela ne se sache. Je ne militerai plus. Ce n’est pas normal, il faut que les choses changent !