Entretien 8

Entretien avec un délégué syndical FO d’IKEA

Comment qualifieriez-vous la discrimination et/ou la répression que vous subissez du fait de votre activité syndicale ?
J’ai des problèmes avec mon employeur comme tous les militants syndicaux qui revendiquent, c’est-à-dire qui ne se contentent pas de faire appliquer le droit des salariés mais cherchent à le faire progresser.
Cela se traduit par exemple par un retard dans les déroulements de carrière de nos militants. D’ailleurs, il suffit de constater que personne ne se bat pour avoir un mandat syndical.
On subit également toute forme de harcèlement. Mais on assiste aussi à une pratique courante, pour faire « sortir » des élus : la Direction utilise la voie pénale, qui arrête les prescriptions (alors qu’en matière disciplinaire, celle-ci est de 2 mois)1. Elle accuse par exemple les élus ou délégués syndicaux de harcèlement, ou les pousse à bout pour leur faire « péter les plombs ».
Dernièrement, par exemple, l’un de nos délégués syndicaux a été accusé de harcèlement vis-à-vis de deux directeurs (le fait de réclamer ou revendiquer les choses de manière répétée nuisait à la santé des directeurs !). L’inspecteur du travail a bloqué une première fois son licenciement, en démontrant qu’il s’agissait de répression syndicale. Mais la Direction a continué à s’acharner contre lui : il a craqué, et l’inspecteur du Travail n’a rien pu faire cette fois pour éviter son licenciement.

Estimez-vous que la Loi garantisse suffisamment le Droit syndical ?
Non, la Loi est insuffisante et surtout, elle n’est pas appliquée. Pas seulement dans le domaine du droit syndical, mais plus généralement du droit du Travail. On parle de dépénalisation du Code du Travail, mais c’est déjà presque le cas.
Par exemple, les contraventions doivent être dressées dans l’année de l’infraction, c’est très court (à vérifier).
Trop souvent, les Inspecteurs du Travail ne vont pas jusqu’au bout des procédures, par manque de temps ou par démotivation devant le peu de chance d’aboutir. Lorsqu’ils déposent un PV – cas finalement très rare – le Parquet ne donne pas suite. Le syndicat doit se porter Partie Civile, mais même dans ce cas, ça traîne.
Aujourd’hui, l’entreprise est vraiment un espace de non droit. Cela écœure certains militants.
Finalement, il est rare qu’un délégué syndical qui change d’entreprise prenne un nouveau mandat : c’est usant, le droit ne nous aide pas, et on le paye cher pour notre carrière.

Pouvez-vous raconter l’affaire de l’espionnage des militants de votre magasin : qui a été espionné, pourquoi, quelles ont été les conséquences pour l’employeur ?
L’entreprise a été prise « la main dans le sac » à espionner des clients et salariés, en particulier des militants syndicaux, surtout ceux de notre syndicat. On ne sait pas très bien ce qu’ils cherchaient, si ce n’est notre « sociogramme », c’est-à-dire notre « réseau », l’ensemble des personnes avec qui nous sommes en contact, nos influences. Mais également notre casier judiciaire, notre situation familiale, etc.
Le Délégué Syndical était plus particulièrement visé. Ils sont parvenus à le faire partir, finalement, à force de provocations.
Les investigations ont démarré il y a maintenant deux ans et demi. L’enquête a pris une dimension nationale, avec la mise en examen de la filiale française comme personne morale, mais également du patron de la filiale française. Et l’on suspecte également un système au niveau du groupe entier.
La Police s’intéresse au volet « administratif », et essaie de comprendre comme des fichiers de Police ont pu être communiqués à l’entreprise. Mais ce qui est choquant et révélateur, c’est qu’elle ne semble pas s’intéresser à l’aspect répression et entrave syndicale : elle instruit l’affaire exactement comme si la Direction avait espionné n’importe quel salarié ou client. Or il y a pour nous une circonstance aggravante dans le fait de cibler des syndicats : outre l’atteinte à la vie privée, il y a manifestement une intention de la Direction de ne pas respecter la démocratie sociale, de nier le droit syndical, de nuire à des élus qui représentent les salariés.

1 Art L1332-4 du Code du Travail : « Aucun fait fautif ne peut donner lieu à lui seul à l’engagement de poursuites disciplinaires au-delà d’un délai de deux mois à compter du jour où l’employeur en a eu connaissance, à moins que ce fait ait donné lieu dans le même délai à l’exercice de poursuites pénales ».